Après “Daniel je sais pourquoi”, cette histoire nous plonge dans la mémoire sulfureuse d’un esprit endurci, subissant tour à tour la haine, la démence, le temps qui passe et enfin le réveil spirituel. Une histoire au couleur du 19ème siècle, faisant ressortir à souhait les atmosphères feutrées, faiblement éclairées par les chandeliers. Mais il est aussi le formidable état d’âme d’un être pensant, secoué par les remises en cause perpétuelles.

Le doute de soi, de sa propre consistance y est poignant. Ce témoignage nous montre une autre facette de la mort et de ce qu’elle peut vouloir dire après le dernier souffle. Nous sommes loin des discours enchanteurs de l’après vie, où le passage à la vie spirituelle est vu comme une délivrance.

Là, l’esprit livre une véritable lutte, tiraillé entre sa rancœur et la force des choses qui l’oblige à la repentance.

Illusion perdue dans les moments intemporels de sa mort, ou réalité étalée dans un continuum espace temps inextricable, ce témoignage est le résultat rigoureux d’une série d’expériences médiumniques.

Extrait :

" Vais-je attendre encore longtemps ? Passé le noir de ma conscience, l’attente fait partie de ma vie. Dois-je donc encore rester ici à l’ombre de mon écriture, loin des regards et de toute considération ? Vais-je devoir encore une fois taire mon amertume et mon chagrin, et ouvrir avec fracas les portes de mon chez-moi, aux yeux ébahis et sous les cris stridents des bonnes femmes accourant et glissant sur les lames du parquet ? Pourtant cet homme semble m’attendre et le calme régnant dispose au recueillement et à l’écriture. Mais ma vie, mon piège, saura-t-elle se déverser ainsi en un seul couplet, à la manière délicate d’un sonnet ou comme pour plaire sous la forme du lyrisme ? Sans savoir comment ni pour qui, s’aventurer dans le souvenir du monde, devant la curiosité des badauds, face à la clarté d’un jour meilleur, un espoir, un oubli transformé en prière pour un réveil certain. Retrouver les engagements pernicieux, les cache-cache dangereux où mes victimes, malgré elles, jouaient à colin-maillard avec moi. Trouver le moyen de combler l’avarie de ma vie restée collée aux meubles, aux rideaux, aux chandeliers et aux menuiseries. Mais je veux vivre et restaurer ma mémoire, non pour les vivants ni les morts, mais pour moi. Comprenez-vous, je dois parler.

L’on m’a souvent reproché mon avarie, mon orgueil et ma légèreté. L’on m’a souvent prêté toutes sortes de limitations que je réfutais avec force, mais aujourd’hui je m’aperçois que le monde avait sur moi un regard crucial, que je cherchais à voiler derrière mes fourberies. Et ce jour où ma dépouille mortelle me faisait paraître sous mes plus beaux jours, étendu, calme et docile au toucher, au milieu de ma couche recouverte de mon beau dessus de lit !

Tous ces visages hypocrites penchés sur moi, ces femmes calculatrices et envieuses ! La rage au ventre me prenait, un émoi qu’à tort l’on croit voir disparaître en même temps que le dernier souffle.

Pourtant, tel le spectateur d’un théâtre incongru et sans pouvoir faire d’esclandre, je restais là, impuissant, à subir les sermons tronqués des miens et les semblants de chagrin. Tout ceci dans le faste de mes valeurs que j’avais eu tant de mal à amasser et que je voyais ainsi offert en pâture à ces voleurs et ces bâtards venus tels des sangsues réclamer ce que jamais, oh ! Mon Dieu, je n’aurais pu leur promettre et encore moins leur devoir. La mort qui m’avait terrassé n’avait pas diminué la verve de mon esprit, ni mes rancœurs.

Je me laissais aller à un regard haineux qui lentement scrutait de très près les visages de mes enfants et de mes serviteurs. Je devinais le mensonge au détour de quelques réelles afflictions.

Les robes d’apparat étaient endossées, le velours orné de broderies tombait sur les bords de mon lit, ma femme et sa sœur se penchaient sur mon corps.

Je ne pouvais qu’attendre et accepter cette scène ridicule, une mascarade que je n’aurais jamais admise dans ma chambre, endroit de ma demeure que je voulais secret et interdit. Même ma propre femme ne pouvait sentir la douceur de mon édredon, l’ayant de ce fait engrossée dans sa chambre.

Mon écueil fut d’être personnel et je savais que ce caractère évoluait encore après ma mort. Rien de ce qui me caractérisait n’était estompé ou oublié ! Le paradis des pères de l’Église, souvent promis à coup de messes et de factures bien à propos, se transformait pour moi en une continuité infâme de ma vie, un trait d’union perdu dans un temps arrêté. Une sorte de « nature morte » où l’instant des adieux avant la mise en bière n’était que la manifestation du plus profond concentré de pourriture et de bienfaisance ridicule.

Tous les gens se trouvant là ne m’aimaient pas ou étaient tout bonnement intéressés. Comme ce notaire familier, caressant sa montre, dénonçant son impatience de prendre mon argent et celui des autres, puis de voir se déchirer ma famille déjà perdue dans le déchirement avant le partage.

La mort n’était pas pour moi une délivrance, d’ailleurs existe-t-il une liberté, comme il existe un paradis où l’on rencontrerait un Jésus larmoyant et faible devant les forts ?

Je ne le savais toujours pas !

Mais quant à moi, je ne voulais qu’une chose, ne pensais qu’à cela : affronter l’avenir en force et exprimer mon mécontentement..."

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