Chapitre 1 : Apparitions intimes

Voici un extrait de l’ouvrage que Brahim est en train d’écrire.

Avant propos :

“ Quand a toi, mon cher Brahim ne crois-tu pas qu’il serait grand grand temps de t’occuper des affaires de notre père. Ton travail ici bas est celui du témoignage. Emprunte donc le chemin du sage et projette dans l’avenir de l’écrivain; tu recouvreras ainsi la plénitude de tes moyens”
Voici la phrase dictée par nos amis guides qui m’a conduit à prendre la plume. Jamais, de mon propre gré , je n’aurai eu la prétention d’écrire et encore moins un livre relatant une histoire extraordinaire mais néanmoins réelle au sein d’un groupe spirite ( I.F.R.E.S ).
Avant même d’assister à une première séance de spiritisme, je me suis fais la promesse de quitter les lieux si une seule idée énoncée ne correspondait pas à l’idée que je me faisais de la justice, de l’amour donc de Dieu. Au jour d’aujourd’hui, j’entame ma quatorzième année. En fréquentant cette atmosphère j’y ai trouvé des frères d’armes mais aussi des frères d’âmes.
c’est avec une inquiétude certaine et sous l’impulsion de Laurie que je me décide à vous confier les premières pages de ce livre qui à ce jour n’a pas encore livrer son épilogue.

N’hésitez pas, amis “internautes” à me laisser vos critiques et commentaires sur ces confidences mis en pages, qui dans tous les cas me feront avancer. J’espère vivement que ces quelques lignes vous donneront envie de connaître la suite de cette fiction “autobiographique”.

Brahim

Chapitre 1 : Apparitions intimes

Tout a commencé par un parjure, de celui qui nous oblige à nous retourner vers les nôtres. Quand on en arrive là, genoux à terre, une seule direction importe : celle qui nous mènera à l’essentiel et nous permettra de nous recentrer sur les choses fondamentales afin de reprendre goût à la vie.
Un retour aux sources en somme…
Pour cela il me fallait m’apurer des idées fausses et anciennes prérogatives qui polluaient mon existence et par la même, retrouver ce que j’avais de plus pur en moi : mon esprit.
Tout a commencé par un frère et un beau-frère venus me rendre visite alors qu’ils me savaient dans la tourmente, balayé par les vicissitudes de ma destinée.

Nous sommes en l’an 1997, par une triste nuit d’avril ou le vent et la pluie s’en donnaient à cœur joie. Une séparation difficile à avaler et l’inquiétude du devoir encore bien plus difficile à assumer. Deux enfants en bas âge à élever seul, sans le soutien de leur mère. Une mère à la dérive, emportée par les courants alcooliques mais qui finira tôt ou tard par s’échouer lamentablement sur la jetée des responsabilités.
Une histoire qui s’achève et c’est une autre qui se saisis du relais. Pas même le temps de souffler, le destin attend sagement son heure mais il n’a que faire de nos états d’âme quand vient le temps du grand déballage.
Ce frère, je le savais médium bien sur mais je ne le prenais pas toujours au sérieux tant il était victime de son sens de l’humour dévastateur.
Ma pauvre mère ne cessait de le mettre en garde mais sans résultat probant. A bien des reprises elle s’y reprenait mais il n’y avait rien à faire contre la vocation comique de ce drôle de personnage atypique.
« Arrête de rigoler à tout bout de champ, si tu continus, personne ne te prendra jamais au sérieux. » lui disait-elle.
Il faut dire qu’il mettait un malin plaisir à tourner les gens et les situations ennuyeuses en dérision. Même son avenir, incertain soit-il, était pour lui une source de franche rigolade.
Il mettait tellement de cœur à dérider les visages et prenait un soin fou à ce que toutes les personnes présentes en prennent pour leur grade. Il n’était pas avare de tout ce qui pouvait vous rendre hilare .
Rires communicatifs et larmes de joie finissaient toujours par détendre l’atmosphère. Il avait un sens déroutant de la responsabilité.
Là ou moi je me morfondais, lui s’en confondais en larme de rire. Pourquoi ne pas prendre le rire au sérieux puisqu’il peut être aussi le signe extérieur d’une sagesse intérieure? Rire c’est crever l’abcès du drame, rire c’est dépassionner et la passion c’est l’ennemi juré de la sagesse.
Cela dit mon frère avait aussi une toute autre corde à son arc. Il passait en effet beaucoup de temps à prier et à méditer en solitaire. Il avait une connaissance large de bien des religions ; des pratiques du judaïsme selon les règles strictes des « Loubavitchs » en passant par les mœurs respectant l’écosystème des chamans d’Amérique du sud, sans oublier bien sur, l’histoire des personnages illustres qui ont marqués l’islam.
Il faut dire qu’il en passait du temps au quartier des halles à cirer les bancs de la bibliothèque du centre Beaubourg. Ce colossal bâtiment tout entier voué à la culture, n’avait pas de secret pour lui, malgré la sinuosité de son architecture.

Voilà le décor planté de mon histoire; l’histoire d’une vie, l’histoire de ma vie. Libre à vous de croire ou de ne pas croire. Je vous laisse le choix des armes pour élever cette histoire au rang des énigmes autobiographiques ou alors d’abattre ce récit pour une fiction inventée de toutes pièces avec la liberté que cela implique. Il en va de votre seul jugement. Si vous décidez de lire quelques lignes de plus, alors accrochez-vous car ce qui suit va à l’encontre de bien des idées reçues et des vérités acquises.

Ce fameux soir, mon frère accompagné de notre beau frère commun, me propose sans me laisser me confronter à l’embarras du choix, de les suivre à la mer, au Tréport. Quelle drôle d’idée, en pleine semaine, à la nuit tombante « Mais pourquoi faire ? » lui dis-je, intrigué par cette proposition des plus saugrenue. Il n’était pourtant pas l’heure d’aller jouer les touristes, le temps et la saison ne s’y prêtaient guère.
« Viens » me dit-il. « Nous allons prier, tu en as besoin ».
« Mais pourquoi aller jusqu’à la mer pour prier, nous pouvons très bien le faire ici même » rétorquais-je.
« Nul lieu plus pur que la mer pour adorer Dieu » me répliquait-il.
« Plus un endroit est habité, plus il peut être pollué par les mauvaises pensées et les actes immoraux imputables aux hommes. En contrepartie, moins un lieu est peuplé, plus il y a de chance pour qu’il soit vierge de toute souillure humaine » rajoutait-il.
La mer serait selon ses dires, l’ultime rempart aux malversations humaines et autres esprits sournois. La terre, les arbres, les murs auraient-ils donc la mémoire du passé ? Ceci explique cela, voila pourquoi peut être sans en avoir conscience, on se sentirait bien à un endroit et beaucoup moins bien à un autre. Surpris par une assurance verbale ne laissant place à aucun quiproquo possible, je m’inclinai. Il paraissait si sur de sa vérité que je ne savais plus où était la mienne.
Et puis qu’avais-je à opposer à ses dires pour pouvoir le contredire. Rien, pas même une objection, j’étais si vide de ce que je pensais être et tellement las aussi de ce j’aurai aimé être ; plus grand, plus fort et beaucoup plus patient devant les épreuves que la vie nous inflige. Évidemment, j’ai toujours cru en Dieu, mais je ne laissais à personne le soin de me dicter Dieu. Personne, non personne, ne devait se mettre entre Dieu et moi. C’était ma règle, celle qui vibrait dans l’intimité de ma croyance. Et ce, non pas parce que j’en savais plus que les autres sur le sujet, loin de moi cette idée. Mais simplement parce que pour moi, l’échelle des valeurs spirituelles ne peut être quantifiable par quiconque, sinon que par « l’illustre inconnu ».

Pour souligner mon propos, je vous dirai que j’ai croisé sur ma route de prétendus croyants que je ne croyais point mais aussi des incroyants prétendus que je ne croyais pas non plus. En aucun cas, je n’oublierai le témoignage télévisé de cet homme immigré clandestin, vendeur de journaux à la criée, venant d’un pays où affirmer sa non croyance, était plus qu’imprudent. Cet homme affirmait cependant avoir rencontré bien plus d’humanité chez les montrés du doigt « infidèles » que chez les auto-proclamés « vertueux ».
Point de règle à tout cela ; la présence divine peut être parfois surprenante mais toujours ravissante à qui la reconnaît. Le sourire d’un inconnu par exemple pour celui-ci qui vit la solitude ou bien alors une aide inespérée « tombant du ciel » pour l’autre en difficulté. Tous ces signes du destin sont parfois les preuves évidentes de la manifestation céleste pour tout homme pour peu qu’il ait la foi. Sans que nous le sachions Dieu nous parle à travers celui qui lui laisse la « voix » libre.
Albert Camus disait : « Je préfère ma mère à la justice » et bien moi je préfère offrir ma croyance à Dieu plutôt qu’à ceux qui aspirent à le représenter. Encore une fois et selon moi, pour entendre Dieu il valait mieux écouter son cœur plutôt que de se plier devant la certitude du savoir de l’autre. Dieu n’appartient pas plus à celui qui lui a voué toute sa vie qu’a celui qui a toujours feint son incontournable réalité.
Pourtant ce soir là, malgré cette ligne de conduite à laquelle j’essayais de faire honneur, je cédai. Ne vous méprenez surtout pas, car jamais en temps ordinaire, je ne me serais laissé embarquer dans une telle galère.
Diminué moralement, affaiblie physiquement et encore prisonnier de ce passé bien trop présent, j’acceptai sans condition sans même, une deuxième sommation. Et puis une phrase que m’avait dit mon frère m’avait particulièrement touché, marqué même puisque je m’en souviens encore au jour d’aujourd’hui. Je ne suis pas sûr par contre, qu’il se soit rendu compte de ce que cela allait changer en moi. Cette phrase a été un élément déclencheur comme une formule faisant mouche.
Les mots quand ils sont inspirés vous dominent et sont capables de vous faire dévier du chemin que vous vous étiez précédemment tracé.
« Dieu t’aime » m’avait il assuré.
Je me suis toujours senti aimant Dieu mais j’avoue que jamais, je ne me suis posé la question à savoir, si dieu m’aimait. Aimer l’autre c’est lui considérer une personnalité et Dieu dans tout ça, pouvait-il admettre ma particularité au milieu de toute cette masse humaine ?
Aux yeux du créateur pouvais-je exister en tant qu’être unique comme pour un père n’ayant d’yeux que pour sa progéniture?
Dieu était-il en mesure de distinguer une goutte d’eau dans la mer ?
Pour sûr, puisqu’elle pourrait être aussi celle qui, par malheur, ferait déborder le vase. A mon sens L’implication personnelle devra tôt ou tard émerger de la responsabilité collective. L’image que l’on a de soi est à ce prix ; celle de réfléchir l’impact de ses actes, dans le regard d’autrui. Aucun homme si vif d’esprit puisse t’il être, ne pourra jamais se dépasser dans la solitude. Et puis, à quoi servirait le niveau de conscience des uns et des autres si Dieu ne reconnaissait que l’ensemble ?
A partir de ce jour, Dieu ne sera plus uniquement celui à qui je tends mes main, mes espoirs et mes craintes, il sera aussi celui qui me regardera du coin de l’œil complice. J’aimais profondément cette idée neuve d’être aimé de Dieu.

C’est sur cette réflexion digne d’un sujet du bac philo que nous nous sommes retrouvés, filant à vive allure, en direction des plages du débarquement. « Kaïna » ma pauvre chienne, fidèle compagne d’infortune, campée dans le coffre du break, langue pendante, haletait sagement.

La nuit sombre était épaissie par de gros nuages d’un hiver persistant, qui ne disait plus son nom. Quelques gouttes de pluies clairsemées provoquaient les essuies glaces usés et couinants de notre véhicule.
Le ronronnement du moteur diesel avalant les kilomètres, nous berçait tout en nous invitant au recueillement. Puisque le songe n’est que le parfum des fleurs qui bordent le jardin secret, alors je vous convie à entrer dans l’intimité de mon univers. Pour ce faire, empruntez sur la pointe des pieds le couloir feutré de mes pensées et laisser aller vos sens à la plus simple expression ; celle du lâcher prise.
Entrez avec précaution et laissez vous guider en prenant soin de ne rien de déranger de ce qui fait mon être. Pour ne pas vous égarer, suivez donc la lueur d’espoir qui mène à mon cœur et ne perdez pas de vue la lucarne sensible de mon regard.
Guettez donc ce que je perçois, imprégnez vous de moi jusqu’à frémir devant ce qui me fait vibrer. Vous voilà en harmonie avec mon moi profond et en symbiose avec mon âme.
A présent vous et moi ne faisons plus qu’un pour profiter pleinement de la richesse d’un sentiment partagé. Observez avec moi ces paysages fuyants, façonnés par tant de générations oubliés. La morosité lancinante des murs de briques rouges des maisons délimitant la route accentuait ma tristesse et pourvoyait mon spleen. Jamais la destination ne m’a fait rêver, seul le voyage comble ma nostalgie d’ailleurs et ma mélancolie du lieu.
Il m’est souvent arrivé de m’éloigner en pensant à ce qui m’attendait au loin mais une fois arrivé, ce que j’avais laissé derrière moi me perdait.
Où que nous puissions aller, il n’y a pas d’endroit qui ne garde trace de nous. Partir c’est mourir un peu c’est bien connu, mais partir c’est surtout être à la recherche de son devenir et revenir c’est être en quête de ce que l’on a été. Plus que l’homme, c’est son empreinte qui m’inspire.
Un rien ou presque a toujours était prétexte à la fuite de mon esprit : un pauvre passant solitaire parlant seul avec ses mains comme s’il soulignait ses pensées, au loin une fenêtre éclairée traversé par une ombre courbée par le poids des ans.
A quelques lieux de là, une maison en ruine laissait apparaître un papier peint proscrit et ternis par l’usure du temps comme un lambeau de vie témoignant.
Plus tard, une place de village désertée et abandonnée des clameurs des fêtes d’autrefois.
Entrer sans y avoir été invité c’est se saisir de la vérité du lieu.
Fixer l’autre du regard c’est se libérer des chaines de sa condition humaine, devenir pensée c’est dégager son esprit des affres de la matière. Visiter la vie des figurants de votre histoire c’est un peu oublier la sienne mais c’est surtout s’enrichir de la destinée des autres.
Bien entendu, ce n’est pas d’indiscrétion dont je vous parle mais de compassion. Compassion pour un être croisé, compassion pour un lieu foulé, compassion pour une atmosphère humée. Comme un livre ouvert sur le monde qui m’entoure, je me délivre de mon état des lieux émotionnel pour ne devenir tout entier qu’un sentiment dispersée. Que voulez-vous, je suis ainsi fait, façonné par la vie et les ressentis.
Drôle de paradoxe tout de même ; vous inviter vous ,le liseur de ma bonne aventure à venir me visiter, pour aller ensemble, d’un élan confondu prospecter l’autre, l’anonyme qui ne fait que défiler, l’inconnu qui ne parle que du seul son de sa présence, l’étranger en peine qui consent à la vie sans jamais perdre espoir comme l’arbre couchant sous le vent de la destinée.
Il est des moments rares et précieux ou l’on se raconte pour se connaître soi même, il est des instants chers ou l’on ne doit plus se raconter d’histoires pour comprendre la sienne. Qui suis-je ? Ou vais-je ? D’ou vins-je ? Il ne suffit que de se pencher que sur ces quelques interrogations pour que le temps, l’instant d’une réflexion s’épuise face à l’éternité naissante.

Mais je n’étais décidément pas le seul à crapahuter de l’encéphale; les deux autres acteurs de cette aventure étaient silencieux, plongés dans leurs pensées intimes. Je suppose que tout comme moi ils se risquaient au bilan d’une vie déjà bien engagée. Chose étrange, pendant toute la durée de cette odyssée nocturne j’avais une sensation bizarre, mystique même; celle d’être accompagné, observé et écouté même. Par qui, par quoi je n’en savais rien. Peut être bien par une présence invisible. On a tous eu un jour, la sensation d’être épié ou suivis jusqu’à se retourner sur ses pas pour s’assurer que personne ne se trouve derrière, dans notre dos.
Et si la vie était à l’image de ces jeux de “télé réalité” ou tout ce que nous pouvons faire, dire ou même penser était enregistré, visionné et écouté par une autorité suprême ! Mais enfin que suis-je en train de raconter, à quoi bon se torturer les méninges, je ne pouvais être que victime d’un méfait de mon imagination débordante, voila tout. Excusez-moi encore pour cette incartade de l’esprit fécond qui m’habite; vous ne m’y reprendrez plus lecteur…enfin j’ose l’espérer!

Finalement, après deux heures de route, nous voilà circulant dans les rues humides et désertes du Tréport. L’atmosphère y était lourde presque solennelle. Seuls quelques néons et enseignes lumineuses tentaient vainement de donner un semblant de vie et de gaieté à cette agglomération nordiste. Que c’est triste une ville la nuit ! Le vent au goût iodé et le bruit des vagues démontées se jetant avec perte et fracas dénonçaient la proximité immédiate de la mer.
Rien, ici ne semblait figé; ni la subtilité timide des couleurs, ni les contours chahutés de cette carte postale marine. Rien que pour s’émerveiller de ce décor aux nuances abstraites, cette virée imprévue et presque subie valait bien plus que le détour. Gloire à l’auteur de ce tableau qui pourra être copié mais jamais égalé. Face à cette aquarelle imprenable de sensations, je n’avais rien d’autre à suggérer que la palette de mes émotions troublées. Si j’avais été peintre, j’aurai été impressionniste.
Tout ici ne semblait plus être qu’ombre et pénombre ou le clair et l’obscur luttaient de leurs plus belles gouaches pour émouvoir l’œil du rêveur contemplatif.
Non, un artiste n’est ni un créateur ni un auteur mais tout juste est il un interprète capable de nous faire partager la subtilité tourmenté de sa perception. Admirer c’est faire transpirer son âme, de son trop plein d’émotions, retranscrire c’est s’en abreuver…
Plus de doute possible, l’extrémité de notre route venait d’être atteinte et reflétait notre bout du monde d’un soir.
Après s’être garé tout près du port, à proximité d’une plage tapissée de galets, mon frère nous invita à nous déchausser et à avancer tout près du rivage.
Encore une idée folle!!! Pieds nus, à minuit, sous une pluie fine et cinglante, marchant sur des silex qui se crispaient au fur et à mesure de nos pas hésitants et gauches.
Encore une fois je le suivais sans broncher, démissionné de toute volonté propre, tel un mouton inquiet en terre inconnue n’ayant d’autre repère, que le berger qui lui servait de guide. Imaginez un peu quel état mental était le mien pour obtempérer sans rechigner, moi le solitaire épris d’indépendance. Ma façon de penser et ma manière d’agir ne devaient découler que de ma seule démarche. Mais cette nuit est toute autre, mystérieusement embaumée d’un parfum d’ouverture.
Nous voilà à présent alignés face à la mer, main dans la main à implorer les dieux du ciel, les yeux ancrés dans l’abysse effrayante de la nuit noire, les chevilles arrimées au rivage, la silhouette malmenée et brimée par les vents marins.
Et je ne vous parlerai pas de cette houle vivifiante qui nous glaçait les os et encore moins de ces cris stridents de quelques mouettes folles et autres goélands insensés survolant nos têtes.
La « robe » blanche de ces oiseaux marins réfléchissant la moindre particule de lumière malgré l’épaisseur de la nuit avait quelque chose d’inquiétant.

Démuni et désarmé devant cette nature un brin hostile, j’étais étonnamment en paix. Qu’il est réconfortant de se sentir insignifiant devant la grandeur de ce qui nous entoure parce qu’alors, nos petits tracas s’effacent en dérision. Non ce n’est pas la vie qui nous fait souffrir mais juste l’idée qu’on s’en fait…
Il émanait à présent, de l’essence même de mon être, une humble prière transcendée par la sincérité du désenchanté. Humble devant la puissance de cette mer déchaînée, sincère devant ce dieu tant prié par les uns, si décrié pas les autres mais aussi, tellement ignoré par la majorité silencieuse. Désenchanté aussi par la tournure désastreuse qu’avait prise ma vie familiale et sentimentale. Mais ça, c’est une autre histoire…
Et puisque l’union fait la force ; arc-boutés et soudés par les doigts de la main nous étions tous les trois à braver la force des éléments.
Secrètement et sans même se l’avouer, nous espérerions un je ne sais quoi d’exceptionnel, d’irrationnelle même. Nos prières avaient été expulsées comme un cri en errance à qui voudrait bien leur donner résonance dans un ciel assourdissant de silence. Je suis sur que l’on aurait pu entendre nos complaintes si une essence attentive se discernait au-delà même de ce que notre regard pouvait atteindre, là où le ciel et la mer s’épousent d’un consentement mutuel. Le cri du cœur n’a aucune limite sinon celle que l’on se fixe. Dieu aurait été bien avisé de nous dépêcher une bouteille à la mer en guise d’écho à nos suppliques. Un simple signe, un courant d’air chaud nous déclarant sa flamme aurait suffi à nous emplir de bonheur, nous les « croyants à la petite semaine et pratiquants du “dimanche”.
Mais peu importe après tout, puisque la piété s’avérait tous trois, nous animer et Dieu ne saurait oublier ses brebis si égarées soit-elles.

Enfin, après de longues minutes de profonde méditation, nous décidâmes de rebrousser chemin avec le sentiment louable du devoir accompli, tel un pèlerin effleurant « Compostelle » du regard.
Oui je le sais maintenant pour l’avoir vécu, la prière est un exutoire pour l’esprit et une échappatoire pour l’âme. Mon corps grelottait mais mon cœur enflammé enfantait d’un désir nouveau et insoupçonné de spiritualité. Allez savoir pourquoi, mais me voila subitement en phase avec moi même. Pour la première fois et ce depuis des mois, je me sentais bien, très bien même puisque j’esquissais un premier sourire. Comme si j’avais lâché du lest en larguant à terre tout ce qui m’accaparait l’esprit. En somme tout ce qui me figeait à un passé douloureux en m’empêchant de regarder l’avenir, sans pouvoir vivre sereinement le moment présent.
Cette expédition maritime avait amorcé en moi une impression de purification. Le nœud de haine et de colère étouffée que j’avais dans l’estomac venait de glisser et laissait passer enfin cette pilule amère si difficile à digérer ; la rancœur.
En vérité, je vous le dis à vous, les courbaturés de l’âme, rien ne vaut une quête sincère de spiritualité pour cicatriser nos blessures.
Seul l’élixir du pardon nous affranchira de la colère et nous distinguera de la foule des rancuniers.
Il ne peut y avoir de paix véritable sans pardon incontestable. Un jour mon frère m’avait dit que seul Dieu a le pouvoir de retourner les cœurs.
Et bien sous l’effet d’un coup de baguette magique tenu de main de maître invisible, je prenais la pleine mesure de cette phrase en faisant volte face à toutes mes souffrances soudainement surannées.
J’étais heureux à nouveau car j’avais conscience de l’instant, du bonheur simple, furtif et dérisoire d’une situation cocasse. Mon beau frère titubant, venait d’être déséquilibré par ce sol meuble et s’en allait chuter lourdement sur ce parterre de galets.
J’étais comme un enfant naïf souriant aux éclats du comique puéril de la situation. Celui-ci venait d’endosser par inadvertance, la panoplie du parfait clown. Le ciel étoilé qui nous servait d’immense chapiteau, soutenait la féerie des circonstances.
Qu’il est heureux de se redécouvrir son âme d’enfant, ensevelie sous le monceau des désillusions. Je ne le savais pas encore, mais cette chute allait provoquer en moi, un sursaut de vie.
Le cap de la désespérance venait d’être franchi avec succès et allégresse. Terre ! Terre ! Terre d’espoir à l’horizon.
Léger j’étais devenu, sans ce fardeau de tracas que je venais de jeter à la mer, comme d’autres se gonflent à grandes bouffées d’insouciance pour étouffer l’inquiétude insidieuse.
Et là, par le plus grand des miracles, croyez-moi si vous le voulez et surtout si vous le pouvez mais une chose incroyable, inexplicable, impensable s’est produite sous nos yeux écarquillés par la stupéfaction. Si j’osais, je vous inonderai de mon histoire sans retenue tel un barrage fissuré par la pression des émotions contenues.
Et puisque traduire c’est trahir, à la valeur des mots je ferais attention pour retranscrire au mieux ce récit où la raison à terre, n’a que faire, fauchée de son pied d’appui par l’invraisemblance d’une autre vérité.

Fin de l’extrait.